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Des cours gratuits d’Amazon aux fonctionnaires québécois

31 mai 2019

Amazon s’apprête à étendre ses tentacules en offrant des cours gratuits aux fonctionnaires québécois au moment où ses lobbyistes font des pieds et des mains pour avoir des contrats publics d’hébergement de données, a appris Le Journal.

« DigiGov est un programme de deux jours, gratuit, offert à n’importe quel employé du gouvernement qui veut se familiariser avec le cloud [infonuagique] », explique au Journal Réjean Bourgault, leader national pour Amazon Web Services (AWS) du secteur public.

Après ses cours d’infonuagique AWS Educate et AWS Academy (voir encadré), déjà offerts dans près d’une vingtaine de cégeps ou universités au Québec, l’entreprise de l’homme le plus riche au monde cible les fonctionnaires avec son projet pilote DigiGov.

En gros, DigiGov est un cours de deux jours « conçu pour les employés du secteur public », permettant de se familiariser avec l’informatique en nuage et « les différents services disponibles via le nuage AWS ». Il sera offert en juin à l’Université Laval, à Québec.

 

Produits Amazon

Dans ce cours, des clients d’Amazon vont défiler pour « parler de leurs expériences ». « On va enseigner avec les outils d’AWS, bien entendu, mais c’est pour éduquer les gens sur le cloud en général », poursuit Réjean Bourgault.

Bonne nouvelle pour Amazon, la formation, lancée d’abord à l’École de la fonction publique du Canada (EFPC) l’an dernier, ne coûtera pas un sou à l’entreprise.

« On n’a pas besoin de mettre des millions de dollars. C’est un programme que l’on a déjà », ajoute Réjean Bourgault. Cela dit, Amazon affirme avoir consacré du temps à sa préparation et à sa traduction française.

De son côté, la porte-parole de l’Université Laval, Andrée-Anne Stewart, indique qu’il s’agit d’un projet pilote qui ne coûtera à peu près rien à l’institution universitaire.

« Les frais sont minimes. On parle ici de location de salles pour tenir les formations. Ensuite, nous devrons payer des redevances à Amazon pour les offrir. Le même principe que pour des droits d’auteurs », précise-t-elle.

Contacté par Le Journal, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur n’a pas pu dire si Québec a injecté des fonds publics dans DigiGov.

Avant d’arriver en français à l’Université Laval, dans la capitale nationale, DigiGov a d’abord été offert à l’Université d’Ottawa au mois de novembre 2018

Amazon web services en quelques chiffres

  • Lancée en 2006
  • 190 pays
  • Revenus de 25,7 milliards $ américains en 2018
  • Salaire moyen d’un informaticien certifié AWS : 113 000 $ US
  • 1500 institutions AWS Educate dans le monde

 

Source: AWS

Qui est AWS ?

Moins connue que son site de vente en ligne, Amazon Web Services (AWS) est la division d’hébergement de données, aussi appelé « cloud », ou « infonuagique », du géant américain.

Dans ce créneau, Amazon est la première au monde, bien avant Microsoft, Google, Alibaba, Oracle et IBM, selon Gartner. À elle seule, AWS a eu de meilleures ventes que McDonald’s l’an dernier, avec 25,7 milliards $ US, comparativement à 21 milliards $ US pour la bannière de restauration rapide, a souligné à gros traits le média anglais Quartz.

« Jeff Bezos parle d’une flywheel. Plus on a de services, plus on a de clients, plus on a de clients, plus on est capable de réduire nos coûts. On les a réduits de 72 fois en dix ans », partage au Journal le leader national d’AWS du secteur public, Réjean Bourgault.

Pour héberger cette mer d’information, ASW possède d’immenses centres de données répartis aux quatre coins du globe. Amazon dit en avoir au moins deux au Québec, mais refuse de confirmer le nombre exact, et même de parler de la construction de celui de Varennes, collé contre l’Institut de recherche d’Hydro-Québec (IREQ).

Pour ce qui est de la sécurité de ses données attaquée de toutes parts par des experts, AWS se fait rassurante. « Il n’y a pas de danger. C’est important que le gouvernement démontre aussi les succès du cloud », martèle Réjean Bourgault.

Selon lui, il est faux de penser que « Big Brother » peut accéder facilement aux données de leurs clients sur leurs serveurs. « Il n’y a pas de risque pour les élections. On a fait les élections du Mexique, entre autres », indique M. Bourgault.

Qu’est-ce que AWS Educate et AWS Academy ?

Le projet pilote DigiGov, qui fera son apparition en français à l’Université Laval dans quelques semaines, est loin d’être la première incursion d’Amazon au sein des institutions d’enseignement québécoises. Depuis de nombreuses années, la multinationale tisse patiemment sa toile dans les salles de cours des écoles publiques et privées de chez nous.

Plus de 16 universités et cégeps ont le programme AWS Educate. Parmi ceux-ci, l’Université Concordia, Polytechnique Montréal, le Cégep de Sainte-Foy ou encore le Collège Montmorency.

Pour ce qui est de AWS Academy, deux écoles seulement offrent la formation, soit l’École de technologie supérieure (ÉTS) et le Collège Champlain.

Dans les deux cas, Educate et Academy proposent des cours d’infonuagique signés Amazon. L’objectif est de familiariser les étudiants à l’environnement AWS pour qu’ils l’adoptent.

« Quelqu’un de smart, en génie ou en informatique, va faire son parcours normal et en parallèle son programme Educate. À la fin de ses quatre ans d’étude, il va pouvoir indiquer dans son CV qu’il est certifié AWS, ce qui a beaucoup de valeur sur LinkedIn », fait valoir le leader national d’AWS du secteur public, Réjean Bourgault.

Mieux encore, ajoute M. Bourgault, Educate a un babillard d’emploi avec des « perspectives de stages chez Amazon et d’autres entreprises du monde entier », une façon pour la multinationale américaine d’aller recruter des talents avant même qu’ils aient terminé leurs études pour damer le pion à ses concurrents.

AWS hyperactive en matière de lobbyisme

À Québec, AWS multiplie ses activités de lobbyisme pour obtenir des contrats d’hébergement de données. Plus d’une vingtaine de lobbyistes s’affairent dans la province à vendre les solutions infonuagiques d’AWS aux ministères, aux organismes du Québec et au Conseil du trésor, qui veulent privatiser plus de 80 % de leurs centres.

Parmi eux, deux sont inscrits comme lobbyistes-conseils, Lambert Guilbault et Éric Lamoureux, de CAP Conseillers Affaires Publiques, et 19 autres comme lobbyistes d’entreprise d’Amazon, selon le registre.

Au total, plus de 27 institutions sont visées dont l’Assemblée nationale, la SAQ, ainsi que les ministères de la Justice et de la Santé.

L’Université Laval ouvre grandes ses portes à Amazon

L’Université Laval ne s’inquiète pas de voir débarquer Amazon dans ses salles de cours avec le programme DigiGov et estime même que ce pari pourrait être payant pour elle.

« C’est plus rentable pour nous de reprendre ces formations-là et d’être un distributeur, plutôt que de les développer complètement », explique le directeur du Service de placement de l’Université Laval, André Raymond.

Selon lui, si le projet pilote d’Amazon est un succès, une entente de service pourrait être signée.

Pas nouveau

M. Raymond insiste cependant pour dire que le cours est en mode test et que l’objectif est d’abord de voir s’il répond à un besoin.

À l’Université Laval, Microsoft et Google proposent déjà des formations, poursuit André Raymond.

« La différence avec Amazon, c’est que ce sont eux qui ont monté les contenus », précise M. Raymond au Journal.

L’Université Laval n’a d’ailleurs pas d’entente d’exclusivité pour distribuer ces formations, ce qui signifie que d’autres institutions pourraient bientôt le faire.

Quand on lui demande s’il voit un inconvénient à ce qu’Amazon donne des cours à des fonctionnaires, alors qu’elle intensifie son lobbyisme pour obtenir des contrats publics d’infonuagique auprès de leurs ministères, M. Raymond dit avoir plus ou moins suivi ce dossier.

« Nous, on ne le voit pas comme ça nécessairement », résume-t-il.

 

Source: JDM